jeudi 4 février 2010

Être (Nathan GILL)


Il ne s'est jamais rien passé

Unicité ou Être, bien qu’indivisible, pourrait être considéré comme ayant deux aspects : la conscience, et le contenu de la conscience apparaissant maintenant. Le contenu de la conscience est constitué de toutes les différentes perceptions qui apparaissent : images visuelles, sensations, bruits, pensées, sentiments… Toutes apparaissent en ce moment dans la conscience, mais la pensée semble offrir une dimension supplémentaire : la capacité d’un apparent détournement hors de la présence pour entrer dans l’histoire « moi » en tant qu’individu, entité séparée localisée dans le temps et dans l’espace.

Cette histoire « moi » est encrée dans la pensée, et puisque la pensée n’est qu’un fragment du tableau complet, lorsque l’histoire apparaît en tant que réalité, elle est accompagnée d’un sentiment de manque. La recherche d’entièreté, de complétude, est l’histoire de la tentative visant à combler ce sentiment de manque.
La quête de complétude survient de mille façons différentes, l’une d’entre elles étant la recherche de l’illumination.
Et là comme ailleurs, elle se focalise inévitablement dans les limites de l’histoire personnelle, la vision partielle, psychologique, de la réalité, et par conséquent ne peut déboucher sur un sentiment de plénitude durable.

Dès lors que le théâtre de la vie est perçu autrement que du point de vue psychologique - du point de vue de « mon » histoire – le tableau est non personnel, non fragmenté, libre de tout sentiment de manque.
Il est probable que tout apparaisse exactement comme auparavant, mais sans la vision déformée qui le fait « mien ».

Alors que peut-il être fait pour détourner l’attention de l’histoire personnelle ?

Rien ne peut être fait, car il n’est, en réalité, aucune entité présente qui pourrait faire quoi que ce soit. L’histoire personnelle est ce qui donne l’impression d’un « quelqu’un » qui accomplit des choses, opère des choix, prends des décisions, etc, alors qu’en réalité, ce quelqu’un ou « moi », est simplement un commentaire émergeant avec tout le reste de ce qui apparaît.
En l’absence du commentaire, où lorsque le commentaire est vu comme tel, il est tout à fait évident que tout se produit ou apparaît entièrement de soi-même spontanément. Personne ne fait quoi que ce soit.

Mais qui le voit comme un commentaire ?

Toutes les images apparaissent ou sont enregistrées au sein de la conscience. Il n’est personne, aucune entité, pour le voir. Tout ceci se produit simplement en l’Être. Le commentaire intérieur a pour effet de personnifier l’aspect conscience de l’Être, donnant l’impression d’un quelqu’un, là où en fait il n’est personne.

Le fait d’entendre qu’il n’est rien à faire, peut être très frustrant tant qu’il demeure le sentiment d’un quelqu’un capable de faire quelque chose.

Oui, toutes les fois où il y a la notion d’un « quelqu’un », il y aura une impression correspondante d’agitation ou de frustration, le besoin de combler un sentiment de manque. Il se peut que la tentative de combler ce sentiment de manque prenne la forme de pratiques diverses, comme le questionnement de soi ou la méditation, ou il se peut aussi qu’entendre une simple description de tout ceci soit suffisant pour que la recherche soit vu pour ce qu’elle est réellement.


Dans les moments où survient une compréhension de ce dont vous parlez, il y a un réel sentiment de soulagement.

La compréhension peut certainement engendrer un profond sentiment de soulagement. Mais la compréhension (dans le sens où j’utilise ce mot) demeure encore quelque chose qui fait partie de l’histoire « moi ».

Mais la compréhension peut-elle également conduire hors de l’histoire, conduire à l’illumination ?

Si l’histoire est vue pour l’histoire qu’elle est, aucune compréhension ou quoi que ce soit d’autre n'est requis pour « conduire » hors d’elle.

Alors, percer l’histoire à jour, ou la disparition de l’histoire – est-ce l’illumination ?

« L’illumination » paraît être importante uniquement du point de vue du « moi ». Seule l’histoire « moi » exige l’illumination. Votre véritable nature est Être, et Être est déjà tout ce qui est (même lorsqu’il semble que cela soit ignoré) sans aucune exigence quelle qu’elle soit.

Donc, même l’apparente ignorance de Votre nature véritable est encore une expression de Votre nature véritable ?

Toute ignorance et toutes histoires ayant trait à surmonter l’ignorance sont la parfaite expression de l’Être. Il est impossible d’éviter d’Être. Quelle difficulté y a-t-il à être ?
Être est toujours, indépendamment de ce qui apparaît.

Toute une variété d’enseignants prescrit des méthodes et des techniques qui semblent produire des résultats.

Oui, et tout aussi souvent, elles ne produisent pas de résultats. C'est une histoire intéressante, n'est-ce pas ?

Alors tout cela se produit comme cela se produit ? L'enseignant prescrivant une technique, les étudiants pratiquant la technique et des résultats qui surviennent ou non - sans qu'il puisse en être autrement ?

Exactement. Tout se produit entièrement de soi-même car il n'est personne en fait pour faire arriver quoi que ce soit."Je" fait partie de ce qui se produit, il n'en est pas la cause.

Tout se passe peut-être de soi-même, et pourtant il semble souvent qu'il y ait un "moi" faisant des plans, prenant des décisions, faisant des choses.

C'est le commentaire de la pensée qui, semble-t-il, divise ce qui apparaît en un quelque chose en train d'être fait par un quelqu'un.Mais il n'y a rien de mal à cela. Il ne s'agit pas de quelque chose qui a besoin de disparaître pour que quelque chose d'autre appelé illumination prenne le relais. S'il y a la notion "moi", c'est alors ce qui est, c'est cela qui apparaît en tant que réalité. Si cette notion "moi" est percée à jour, c'est alors cela qui est. Être est déjà le cas, quelle que soit la configuration des apparences.

Un abandon soudain et total de la notion "moi", de l'identitification - quelle qu'elle soit - pourrait aussi avoir lieu, bien entendu.

Oui, cela pourrait arriver à mi-parcours de l'histoire.

Mais l'identification pourrait réapparaître?

Peut-être la notion "moi" pourrait-elle ressurgir, mais tout va-et-viens n'est rien de plus que le jeu de la vie. En ce qui concerne Votre nature en tant qu'Être, l'abscence ou la présence d'un soi personnel est sans conséquence. Être simplement est, et toutes ces apparences et survenues diverses peuvent simplement être décrites comme le divertimento cosmique. En fait, rien ne s'est jamais passé.








Présomptions

La théorie générale est que des rayons de lumière entrent par nos yeux et forment des images dans notre tête, dans nos cerveaux.
Mais vous êtes en train de dire qu'il s'agit d'une façon inutilement compliqué de décrire les choses. Est-ce exact?

Sur la base de la seule évidence du fait présent, où est le cerveau supposé être à l'intérieur de cette tête ? Y a-t-il un quelconque cerveau apparaissant en ce moment à la conscience?

Il pourrait y avoir un livre dans la bibliothèque qui raconte l'histoire ayant trait à la présence d'un cerveau à l'intérieur de toutes ces têtes, au sein duquel se produisent des réactions chimiques et où des pensées se forment. Mais en fait, au moment où l'on parle, combien y a-t-il de cerveaux apparaissant dans la pièce ? (rires) Par conséquent, en cet instant, cette histoire de cerveau est entièrement fondée sur une conjecture.


Mais ne s'agit-il pas d'une vue limitée ? Il me semble que vous êtes en train de dire que le cerveau et l'histoire sont moins vrais que ce qui est perçu présentement. Peut-être qu'un monde dénué de pensées conceptuelles serait la réalité pour un petit bébé, mais ce n'est pas une réalité pour moi. Ma réalité inclut toutes mes histoires, mes expériences, mes pensées et tout le reste. Mais je vous entendes dire que toutes ces pensées, ces histoires, etc.,sont moins importantes et moins réelles que ce qui est présent en l'instant.



Quoi qu'il apparaisse comme réalité maintenant,est réalité. Je ne suis pas en train de suggérer qu'une quelconque version de la réalité soit plus ou moins importante qu'aucune autre. Ce que je suggère est que tout ce qui apparaît en ce moment même en tant que réalité peut être vu d'une façon entièrement différente lorsque ce regard n'est pas fondé sur une vision filtrée par la pensée.


Mais il y a un cerveau. C'est le cerveau qui continue à penser ces pensées et à analyser en permanence, nous déplaçant de lieu en lieu, dirigeant nos vies et produisant toutes ces histoires.


Mais le fait-il ? Y a-t-il réellement un cerveau qui pense des pensées ? Fondées sur la seule évidence présente, les pensées apparaissent simplement ici dans la conscience. Qu'il y ait un cerveau pensant les pensées est simplement une autre pensée qui surgit elle-même en tant qu'histoire dans la conscience.

Si vous n'aviez jamais entendu toutes ces histoires de cerveaux responsables des pensées, les pensées apparaîtraient alors juste mystérieusement à la conscience, sans cerveau visible nulle part. En fait, c'est le cas en ce moment même; c'est ce que je souligne ici. A partir de ce qui est évident en ce moment même, le cerveau, instrument produisant des pensées à l'intérieur de ces têtes, est une simple présomption.

Ce n'est pas que cette vision soit"mauvaise". Mais l'exemple du cerveau sert à révéler à quel point est aisément négligé le fait évident que la pensée - et tout le reste - apparaît simplement dans la conscience. Au contraire, lorsque la vie est vue à travers un filtre de pensées, des présomptions non vérifiées, des histoires sans fin expliquant le pourquoi et le comment des choses sont prises pour argent comptant, prises pour la réalité.

Lorsque toutes ses présomptions ne sont pas prises pour la réalité, quand ces pensées sont vues pour les pensées qu'elles sont, tout continue à apparaître dans la conscience. Des pensées continuent à apparaître, mais leur contenu n'a plus pour effet de fragmenter et de diviser. En ce cas, le flot des pensées est simplement une histoire intéressante.

Disons que nous ayons un interrupteur à notre disposition qui puisse instantanément couper le brouhaha des pensées, de façon à ce qu'il ne se dévide plus aucun commentaire, qu'il n'apparaisse plus aucune histoire. En l'absence de ce commentaire, il y a simplement ce qui apparaît maintenant en la conscience - ce qui inclut encore les pensées, bien qu'elles soient maintenant inaudible. Avec le contenu de la pensée maintenant hors d'atteinte, tout ce qui apparaît alors est vu directement et globalement, plutôt que de manière fragmentée par laquelle l'histoire brodée par la pensée présente les choses.

Je ne prétend pas que les pensées doivent disparaître du tableau, mais j'affirme que si leur contenu n'est pas regardé avec tant de sérieux, la vie apparaît plus comme un jeu que comme un supplice.

Mais si vous abandonnez toutes les présomptions, tout disparaît.


Vraiment ? Vous avez une longueur d'avance sur moi. (rires) Il n'y a aucune présomption surgissant ici en ce moment même et pourtant tout continue encore à apparaître.

Mais vous parlez depuis la position d'un bébé. C'est ainsi qu'un bébé voit les choses, sans toutes ces présomptions. Mais avoir la foi de ne pas s'investir dans les histoires qui apparaissent requiert que nous lâchions tout ce que nous sommes, tout ce que nous semblons être.

Je ne suggère pas que vous ayez foi en quoi que ce soit, - simplement qu'il est possible à cette vie d'advenir sans présomptions. C'est la présomption qui fait appel à la foi !

Alors, c'est pourquoi il est dit que lorsque l'histoire mentale n'est pas prise pour la réalité, et qu'il n'est pas de passé, pas d'histoire, tout semble neuf et frais à chaque instant? C'est la différence entre vous et moi. Je vois les choses éternellement semblables et ennuyeuses alors que vous les voyez à jamais fraîches et neuves.

Il y a autant de versions de la réalité qu'il y a de personnes dans la pièce, et aucune de ces versions n'est plus importante ou significative qu'une autre. Alors, si ce qui apparaît en ce moment est la même vieille table et une lampe plutôt classiquement banale, c'est ce qui est. C'est là la réalité.

Mais si vous êtes illuminé, cela vous est égal.

Vous voilà reparti dans la conjecture à nouveau ! (rires)



Maintenant

Le temps est une absorbtion dans l'histoire se déroulant dans la pensée à un point qui lui confère l'apparence d'une réalité, à partir de laquelle pensées de passé et de futur - qui sont en fait uniquement des idées présentes - sont tenues pour réelles. La seule réalité qu'ont "passé" et "futur" est, en fait, une réalité en tant qu'idées.

Mais le passé a bien eu lieu.

Rien n'a eu lieu, bien qu'une pensée puisse surgir qui affirme que des choses ont eu lieu.

J'ai encore dans la bouche le goût des croissants et du café d'il y a une demi-heure.

Ce goût dans la bouche apparaît à présent, et avec lui surgit un commentaire qui dit"ce goût date d'il y a une demi-heure". Il n'y a pas" d'il y a une demi-heure" - il n'est que présence, et au sein de la présence, il y a une pensée qui inclut l'idée" il y a une demi-heure de cela". Ce n'est que la pensée qui donne corps à l'idée d'un "moi" individuel se déployant dans le temps.

Vous dites donc que le goût surgit dans la présence de concert avec une histoire surgissant elle-même dans la présence, à partir de rien. Pas de causalité ?

Partout où il y a absorbtion en l' histoire qui se déploie à partir de la pensée, il paraît y avoir temps, cause et effet. En l'absence d'absorbtion, tout est vu comme survenant spontanément, sans cause.
Mais ce n'est pas que l'une ou l'autre de ces deux propositions soit "juste". Tout est Être, et aucune vision particulière n'est "juste" ou "fausse". Je ne suis pas en train de tenter de vous persuader que vous n'avez pas mangé un croissant il y a une demi-heure. Mais il est possible que ce puisse être vu comme une histoire plutôt que comme un fait. L'un comme l'autre est réalité.

Ici, rien n'a besoin d'être "saisi" ou compris. La vie est simplement un jeu d'images surgissant en ce moment même.





Il n'est pas d' autres

Il semble clair que ce qui est décrit comme une personne n'est pas autre chose que la survenue de pensées et de sensations.
Mais pourquoi le sentiment d'être cette personne particulière surgit-il?Pourquoi ces pensées et sensations particulieres?Pourquoi cette histoire?


Ces pensées et sensations particulières sont les seules pensées et sensations.Il n'est pas d' "Autres"avec des pensées et sensations propres qui pourraient rendre ces sensations"particulières" à"moi".Les "autres" sont simplement des images qui se lèvent spontanément dans la conscience,accompagnées d'un commentaire mental qui présume ou attribue un "quelqu'un intérieur" aux images.
Si l'histoire"moi"semble réelle,au point que pensées et sensations semblent effectivement particulières à"moi",alors l'histoire"lui"-l'histoire d'un quelqu'un intérieur chez un autre-semblera également réelle.
S'il est évident qu'il n'est personne ici, alors il sera également évident qu'il n'est personne là.

Cela ressemble à une sorte de solipsisme pour personne.

C'est précisément un solipsisme pour personne."Autre"est une présomption qui surgit en tant que partie de l'histoire"moi".Tout ce qui semble être"moi"-pensées,sensations,etc-est présumé surgir similairement"à l'intérieur"des"autres".
Cependant quelle preuve,en fait ,y a-t-il à cela? N'est-ce pas simplement une présomption qui n'a pas été examinée attentivement,cette idée que puisque penséees et sensations semblent constituer un"quelqu'un"ici,"d'autres"là-bas doivent avoir leurs propres pensées et sensations? Quest-ce qui est réellement connu à propos de ces"autres" si ce n'est une image visuelle,ou encore,peut-être un bruit aigu,si une épingle est piquée dedans? Il est"su" que les"autres"ont des pensées et des sensations uniquement parce qu'ils le disent.Et qu'est-ce que leurs paroles,hormis l'image de lèvres qui s'agitent accompagnées de sons apparaissant dans la conscience?

Sur la seule base des preuves présentes,y a-t-il aucune autre pensée et aucune autre sensation où que se soit,en dehors de celles qui surviennent ici?
Pour prendre une analogie,les personnages sur l'écran de cinéma communiquent entre eux d'une manière qui donne à penser qu'ils croient ce qu'ils disent.En réalité,cependant,il n'y a aucune pensée qui se produise à l'intérieur de ces images cinématographiques.Ce sont simplement des images visuelles evec une bande son surajouté.L'idée qu'il y a des pensées qui surviennent à l'intérieur des images est une présomption qui intervient automatiquement dès que l'attention est absorbée par le film au point qu'il se mue temporairement en réalité.

Lorsque les présomptions sont vues pour les présomptions qu'elles sont cependant,elles perdent leur mordant potentiel.
Et s'il advient la reconnaissance qu'il n'est pas d' "autres"du tout-qu'en fait,il n'est tout simplement personne-cette vie continue à se dérouler de manière complètement naturelle,comme si il y avait des autres doués de sensibilité;comme si il y avait une vie intérieure-riche et joyeuse ou triste et tourmentée-se produisant en"eux".