jeudi 9 septembre 2010

Marc Aurele (Pensées pour moi-même)



-Tout ce que je suis, c'est une chair, avec un souffle et un principe directeur. Renonce aux livres; ne te laisse pas absorber: ce ne t'est point permis. Mais, comme un homme déjà en passe de mourir, méprise la chair: sang et poussière, petit os, tissu léger de nerfs et entrelacements de veines et d'artères. Examine aussi ce qu'est le souffle: du vent qui n'est pas toujours le même, car à tout moment tu le rends pour en avaler d'autre. Il te reste en troisième lieu, le principe directeur. Pense à ceci: tu es vieux; ne permets plus qu'il soit esclave, qu'il soit encore comme tiré par les fils d'une égoïste impulsion, ni qu'il s'aigrisse contre son sort actuel, ou bien qu'il appréhende celui qui doit venir.


-Il faut toujours se souvenir de ceci: quelle est la nature du Tout ? Quelle est la mienne ? Comment celle-ci se comporte-t-elle à l'égard de celle-là ? Quelle partie de quel Tout est-elle ? Noter aussi que ne peut t'empêcher de toujours faire et de dire ce qui est conforme à la nature dont tu fais partie.


-Rien de plus misérable que l'homme qui tourne autour de tout, qui scrute, comme on dit"les profondeurs de la terre", qui cherche à deviner ce qui se passe dans les âmes d'autrui, et qui ne sent pas qu'il lui suffit d'être en face du seul génie qui réside en lui, et de l'honorer d'un culte sincère. Ce culte consiste à le conserver pur de passion, d' inconsidération et de mauvaise humeur contre ce qui nous vient des Dieux et des hommes. Ce qui vient des Dieux, en effet, est respectable en raison de leur excellence; ce qui vient des hommes est digne d'amour, en vertu de notre parenté commune; digne aussi parfois d'une sorte de pitié, en raison de leur ignorance des biens et des maux, aveuglement non moindre que celui qui nous prive de distinguer le blanc d'avec le noir.


-N'use point la part de vie qui te reste à te faire des idées sur ce que font les autres, à moins que tu ne vises à quelque intérêt pour la communauté. Car tu te prives ainsi d'une autre tâche, celle, veux-je-dire, que tu négliges en cherchant à te faire une idée de ce que fait tel ou tel, du but qu'il se propose, de ce qu'il dit, de ce qu'il pense, de ce qu'il combine et de toutes les autres préoccupations de ce genre, qui t'étourdissent et t'écartent de l'attention que tu dois à ton principe directeur.


-La mort est, comme la naissance,un mystère de la nature: combinaison dans l'une des mêmes éléments qui se séparent dans l'autre. En somme, rien dont on puisse être déshonoré, car mourir n'est pas contraire à la disposition d'un animal raisonnable, ni à la logique de sa constitution.


-Représente-toi sans cesse le monde comme un être unique, ayant une substance unique et une âme unique. Considère comment tout se rapporte à une seule faculté de sentir, à la sienne; comment tout agit par sa seule impulsion, et comment tout contribue à la cause de tout, et de quelle façon les choses sont tissées et enroulées ensemble.


-Souviens-toi de la substance totale, dont tu participes pour une minime part; de la durée totale, dont un court et infime intervalle t'a été assigné; de la destinée, dont tu es quelle faible part!


-Un autre commet-il une faute contre moi? C'est son affaire. Il a sa disposition propre, son activité propre. Pour moi, j'ai en ce moment ce que la commune nature veut que j'aie à ce moment, et je fais ce que ma nature exige qu'à ce moment je fasse.


-Le principe directeur est ce qui s'éveille de soi-même, se dirige et se façonne soi-même tel qu'il veut, et fait que tout événement lui apparaît tel qu'il veut.


-Tout s'accomplit selon la nature du Tout, et non selon quelque autre nature qui envelopperait le monde par le dehors, qui serait au-dedans enveloppée par lui, ou qui serait à part et distincte.


-Comme il est cruel de ne pas laisser les hommes se porter aux choses qui leur paraissent naturelles et dignes d'intérêt ! Et pourtant, en un certain sens, tu ne leur accordes pas de le faire, lorsque tu t'indignes de ce qu'il commettent des fautes. Ils s'y portent généralement, en effet, comme à des choses qui leur seraient naturelles et dignes d'intérêt.


-La mort est la cessation des représentations qui nous viennent des sens, des impulsions qui nous meuvent comme avec des cordons, du mouvement de la pensée et du service de la chair.


-Il est honteux que, dans le temps où ton corps ne se laisse point abattre, ton âme, en ce même moment, se laisse abattre avant lui.


-Recouvre ton bon sens, reviens à toi et une fois sorti de ton sommeil, rends-toi compte que c'étaient des songes qui te troublaient, une fois réveillé, regarde les choses comme auparavant tu les regardais.


-Je suis composé d'un faible corps et d'une âme. Pour le corps, tout est indifférent, car il ne peut établir aucune différence. Quant à l'esprit, tout ce qui n'est pas de son activité lui est indifférent, et tout ce qui est de son activité, tout cela est en son pouvoir. Mais toutefois, de tout ce qui est en son pouvoir, seule l'activité présente l'intéresse, car ses activités futures ou passées lui sont aussi en ce moment indifférentes.


-Qui a vu ce qui est dans le présent a tout vu, et tout ce qui a été de toute éternité et tout ce qui sera dans l'infini du temps; car tout est semblable et de même aspect.


-Ce qui est mort ne tombe pas hors du monde. S'il y reste, c'est donc qu'il s'y transforme et s'y résout en ses éléments propres, qui sont à la fois ceux du monde et les siens. Or, ces éléments se transforment à leur tour et n'en murmurent point.


-La nature n'a pas moins envisagé la fin de chaque chose que son commencement et que le cours entier de sa durée. Elle se comporte comme un joueur qui lance une balle. Or, quel bien une balle trouve-t-elle à monter, quel mal à descendre, ou même à être tombée? Et quel bien une bulle d'eau a-t-elle à se former? Quel mal à crever? Mêmes réflexions à propos d'un lampe.