mercredi 8 septembre 2010

Manuel d' Epictète



-Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu'ils portent sur les choses. Ainsi, la mort n'est rien de redoutable, puisque même à Socrate, elle n'a point paru telle. Mais le jugement que nous portons sur la mort en la déclarant redoutable, c'est là ce qui est redoutable. Lorsque donc nous sommes traversés, troublés, chagrinés, ne nous en prenons jamais à un autre, mais à nous-mêmes, c'est-à-dire à nos jugements propres. Accuser les autres de ses malheurs est le fait d'un ignorant; s'en prendre à soi-même est d'un homme qui commence à s'instruire; n'en accuser ni un autre ni soi-même est d'un homme parfaitement instruit.



-Ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu veux. Mais veuille que les choses arrivent comme elles arrivent , et tu seras heureux.



-Ne dis jamais de quoi que ce soit : "Je l'ai perdu." Mais : "Je l'ai rendu." Ton enfant est mort, il est rendu. Ta femme est morte, elle est rendu. Mon bien m' a été ravi. Eh bien ! Il est rendu. " "Mais le ravisseur est un scélérat". Que t'importe par qui celui qui te l'avait donné te l'ait réclamé ? Tant qu'il te la laisse, jouis-en comme d'un bien étranger, comme les passants d'une hôtellerie.



-Si tu veux progresser, résigne-toi, quant aux choses extérieures, à passer pour un insensé et un sot. Ne tiens pas à paraître savoir; et, si tu parais être quelqu'un à quelques-uns, défie-toi de toi-même. Sache, en effet, qu'il n'est pas facile de garder sa volonté dans un état conforme à la nature et de se soucier de choses du dehors. Mais il est de toute nécessité qu'en s'occupant de l'un on doive négliger l'autre.



-Si tu veux que tes enfants, ta femme et tes amis vivent toujours, tu es un sot; tu veux, en effet, que ce qui ne dépend point de toi en dépende, et que ce qui est à autrui soit à toi.



-Lorsque tu vois un homme qui gémit dans le deuil, soit parce que son fils est absent, soit parce qu'il a perdu ce qu'il possédait, prends garde de te laisser emporter par l'idée que les maux dont il souffre lui viennent du dehors. Mais sois prêt à dire aussitôt : "Ce qui l'afflige ce n'est point ce qui arrive, car un autre n'en est pas affligé; mais c'est le jugement qu'il porte sur cet événement." N'hésite donc pas, même par la parole, à lui témoigner de la sympathie, et même, si l'occasion s'en présente, à gémir avec lui. Mais néanmoins prends garde de ne point aussi gémir du fond de l'âme.



-Souviens-toi que tu es comme un acteur dans le rôle que l'auteur dramatique a voulu te donner : court, s'il est court; long, s'il est long. S'il veut que tu joues un rôle de mendiant, joue-le encore convenablement. Fais de même pour un rôle de boiteux, de magistrat, de simple particulier. Il dépend de toi, en effet, de bien jouer le personnage qui t'es donné; mais le choisir appartient à un autre.



-Souviens-toi que ce n'est pas celui qui t'injurie, ou celui qui te frappe, qui t'outrage, mais le jugement que ces hommes t'outragent. Lorsque donc quelqu'un te met en colère, sache que c'est ton jugement qui te met en colère. Efforce-toi donc avant tout de ne pas te laisser emporter par ton idée ; car, si une fois tu gagnes temps et délai, tu deviendras plus facilement maître de toi.



-On peut reconnaître ce que veut la nature par les choses sur lesquelles, entre nous, nous ne sommes pas d'un avis différent. Ainsi, lorsque l'esclave d'un voisin casse une coupe, nous sommes aussitôt prêts à dire : "C'est dans les choses qui arrivent." Sache donc, lorsque ta coupe sera cassée, qu'il faut que tu sois tel que tu étais, quand fut cassé celle d'un autre. Transporte ainsi cette règle, même à des faits plus importants. Quelqu'un perd-il son fils ou sa femme? Il n'est personne qui ne dise : "C'est dans l'ordre humain." Mis quand on fait cette perte sois-même, aussitôt on dit : "Hélas ! infortuné que je suis! " Il faudrait se souvenir de ce qu'on éprouvait à l'annonce du même évènement survenu chez les autres.



-Sois le plus souvent silencieux. Ne dis que ce qui est nécessaire, et en peu de mots. S'il arrive rarement toutefois, que s'offre l'occasion de parler, parle, mais que ce ne soit point des premières choses venues. Surtout, ne parle pas des hommes, soit pour les blâmer, soit pour les louer ou pour les mettre en parallèle.



-Si tu prends un rôle au dessus de tes forces, non seulement tu y fais pauvre figure, mais celui que tu aurais pu remplir, tu le laisse de côté.



-Quand un homme te fais du tort ou parle mal de toi, souviens-toi qu'il juge qu'il est de son devoir d'agir ou de parler ainsi. Il est donc impossible qu'il suive ton sentiment, et il ne peut suivre que le sien, de sorte que , s'il juge mal, il ne nuit qu'à lui-même, et vit seul dans l'erreur. De même, lorsque quelqu'un tient pour fausse une proposition qui est vraie, ce n'est pas la proposition qui en souffre mais celui qui s'est trompé. Pars de ces principes, et tu supporteras aisément celui qui t'injurie. Répète à chaque fois : "Il en a jugé ainsi."



-Souviens-toi donc que si tu crois libre ce qui par nature est servile, et propre à toi ce qui t'est étranger, tu seras entravé, affligé, troublé, et tu t'en prendras aux Dieux et aux hommes. Mais, si tu crois tien cela seul qui est tien et étranger ce qui t'est en effet étranger, nul ne pourra jamais te contraindre, nul ne t'entravera; tu ne t'en prendras à personne, tu n'accuseras personne, tu ne feras rien malgré toi; nul ne te nuira; tu n'auras pas d'ennemi, car tu ne souffriras rien de nuisible.