jeudi 30 septembre 2010

Zhuang Zi (Tchouang Tseu)


Tel rêve de ripailles et pleure à son réveil ; tel autre pleure dans son rêve et s’en va chasser aux aurores. On ignore que l’on rêve quand on rêve, et on rêve parfois que l’on est en train de rêver. Ce n’est qu’au réveil que l’on sait qu’on rêvait. C’est seulement lors du Grand réveil* que l’on saura que tout n’aura été qu’un grand rêve. Seuls les sots se persuadent qu’ils sont en état de veille, qu’être un valet ou qu’être un prince est la seule certitude. Quelle stupidité ! Kong zi (Confucius) et toi-même, vous n’êtes que des rêves, et quand je vous dis que vous l’êtes, cela aussi est un rêve.

*La mort



Supposons que nous débattions. Tu l’emportes et je perds. Est-ce toi qui as raison ? Est-ce moi qui ai tort ? Je l’emporte et tu perds. Est-ce moi qui ai raison ? Est-ce toi qui as tort ? L’un de nous a-t-il raison, l’autre tort ? Avons-nous raisons tous les deux ? Avons-nous tort tous les deux ? Ni toi ni moi ne le savons. Une tierce personne serait plongée dans l’embarras de la même manière. A qui demanderais-je d’en décider pour nous ? A une personne de ton avis ? Etant de ton avis, comme le pourrait-elle ? A une personne de mon avis ? Etant de mon avis, comment le pourrait-elle ? A une personne qui ne partagerait ni mon avis ni le tient ? N’étant pas de notre avis, comment le pourrait-elle ? A une personne qui partagerait mon avis et le tien ? Etant de notre avis, comment le pourrait-elle ? Ainsi, ni toi ni moi ni personne ne peut savoir qui de nous deux a raison.
Vers qui se tourner alors ?




La nasse est utilisée pour prendre les poissons. Une fois les poissons pris, la nasse est oubliée. Le collet est utilisé pour capturer le lièvre. Une fois le lièvre capturé, le collet est oublié. Les mots sont utilisés pour exprimer une pensée. Une fois la pensée exprimée, les mots sont oubliés. Ou pourrais-je rencontrer quelqu’un qui aura oublié les mots et être alors en mesure de converser avec lui ?




La vie est le prolongement de la mort, et la mort le commencement de la vie. Personne ne connaît l’ordre de leur alternance. L’homme naît d’une condensation de souffles. C’est ce qui produit la vie. La dispersion de cette condensation provoque la mort. Si la vie et la mort sont intimement liées, pourquoi se chagriner à leurs sujet ?




La femme de Zhuang zi venant de mourir, Hui zi s’en fut présenter ses condoléances. Il trouve Zhuang zi assis sur le sol, les jambes écartées, chantant et battant la mesure sur une écuelle. Hui zi lui dit :
« Que tu ne pleure pas celle qui fut ta compagne, qui éleva tes enfants et vieillit avec toi, voilà qui est singulier !
Mais que tu chantes et que tu battes la mesure sur une écuelle, c’en est vraiment trop !
-Mais non ! répondit Zhuang zi. Comment ne serais-je pas affecté par le mort de ma femme ? Mais si je réfléchis sur le commencement, à l’origine, elle n’était pas née : avant sa naissance, elle n’avait pas même de forme corporelle, mais pas même de souffle. Mêlée à la masse obscure et indistincte, quelque chose s’est transformé en souffle, le souffle s’est transformé en forme corporelle, la forme corporelle s’est transformée en vie, et maintenant la vie se transforme en mort. Cela ressemble au cycle des quatre saisons qui se succèdent. Elle repose maintenant en paix dans la Grande Demeure. Si je continuais à me lamenter sur la sa mort, cela voudrait dire que je n’ai rien compris au destin. Voilà pourquoi j’ai mis un terme à mes pleurs. »





Le ciel tourne. La terre est immobile. Le soleil dispute sa place à la lune. Qui en a la gouvernance ? Qui en a le contrôle ? Qui, sans agir, donne impulsion à tout cela ? Ya-t-il quelque mécanisme régulateur ? S’agit-il d’un mouvement obéissant à une volonté, incapable de s’arrêter lui-même ? Sont-ce les nuées qui donnent la pluie ? Est-ce la pluie qui donne les nuées ? Qui y a-t-il à l’origine ? Qui, sans agir, le provoque ? Le vent se lève au Nord, souffle vers l’Est ou l’Ouest, ou s’élève en tourbillons. Qui est la cause de ces aspirations, de ces expirations ? Qui, sans agir, produit ces souffles ?






Le jaillissement de l’eau est le résultat de sa propre nature. La vertu de l’homme parfait n’est pas le résultat son perfectionnement, mais du Dao.
Ainsi en est-il du ciel qui est haut en soi, de la terre qui est épaisse en soi, du soleil et de la lune qui sont lumineux en soi. Quel besoin auraient-ils de se perfectionner ?





Confucius était désireux d’aller vers l’Ouest pour déposer ses écrits à la bibliothèque des Zhou. Zilu* lui dit :
« On m’a parlé d’un certain Lao Dan (Lao Tseu), bibliothécaire des Zhou. Il s’est démis de ses fonctions et vit retiré. Puisque vous projetez de déposer vos écrits, pourquoi ne pas lui demander son aide ?
-Soit ! » répondit Confucius.
Il alla trouver Lao Dan, mais celui-ci refusa de l’aider.
Alors Confucius tenta de le convaincre en lui exposant le contenu des Douze classiques. Lao Dan l’interrompit et dit :
« Trop long et fastidieux. Allez à l’essentiel !
-L’essentiel réside dans la bienveillance et la justice, répondit Confucius.
-Permettez-moi de vous demander si bienveillance et justice sont le fond de la nature humaine.
-Assurément ! L’homme de bien ne peut atteindre la perfection sans bienveillance ni vivre sans justice. Bienveillance et justice sont, en vérité, le fond de la nature de l’homme. Que pourrait-il faire sans elles ?
-Permettez-moi de vous demander ce que vous entendez par bienveillance et justice.
-Vouloir le bonheur des hommes et aimer tous les hommes avec altruisme, telle est l’essence de la bienveillance et de la justice.
-Malheureux ! Vos derniers propos représentent un vrai danger ! Parler d’amour universel est excessif. L’altruisme conduit à l’égoïsme. Souhaitez-vous que le monde entier perde sa nature propre ? Le ciel et la terre suivent leur course, le soleil et la lune ont leur lumière, les étoiles et les astres ont leur ordonnance, les oiseaux et les animaux vivent en groupes, les arbres et les végétaux croissent vers le haut. Agissez en suivant votre propre vertu, suivez le Dao, et vous atteindrez la perfection. Pourquoi voulez-vous promouvoir la bienveillance et la justice en vous comportant comme un père à la recherche de son fils égaré ?
Malheureux ! Vous n’apportez que confusion dans la nature humaine.


*Un des disciple de Confucius