samedi 26 février 2011

La vie comme un art (Eric Baret)



"Une impersonnalité propre aux arts traditionnels."





Ce que vous êtes est plus proche de vous que tout objet que vous pouvez percevoir. Aussi ne pouvez-vous pas savoir ce que vous êtes. Pour voir quelque chose, l'objet doit être loin de vous. Vous n'êtes pas ce que vous voyez, puisque vous le voyez.
Vous n'êtes pas ce que vous sentez, puisque vous le sentez. Vous n'êtes pas ce que vous pensez puisque vous le pensez. Quelque chose survient, et vous sentez comment vous êtes touché. Ne concluez pas. Ne mettez pas un mot, un qualificatif, ne vous dites pas: "c'est ça". Car justement, ce n'est pas ça. Car "ça" est une pensée. Ne mettez pas de pensée sur ce que vous vivez, et vivez sans conclure. Voyez ce qui arrive lorsque vous vivez sans savoir ce que vous pourriez être.

L'action qui vient sans intention ou comme le dit la Gita, "sans s'approprier les fruits de l'action", n'est pas personnelle mais cosmique.
Action sans acteur, elle n'est pas séparée du mouvement constant de la vie, elle est créativité sans référence à la mémoire. Sans auteur, elle ne se distingue, ni ne se sépare de rien. Ce n'est que pour les commodités de langage qu'elle semble avoir un début et une fin. Soumission à l'ordre cosmique, elle retrouve l'impersonnalité propre aux arts traditionnels. En l'absence d'auteur la vie la prend en charge. Sans attente ni espoir, cette action ne connait ni la réussite ni l'échec. Elle est célébration sans objet à célébrer.


(Lu  dans la revue 3e Millénaire n° 98)


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Site de Eric Baret