jeudi 3 février 2011

Le tourbillon éternel du présent.


Pour appréhender ce qui Est, il est strictement indifférent que nous fassions ceci ou cela, que nous nous trouvions dans tel ou tel endroit, que nous ayons telle ou telle attitude. Il n’y a aucun travail à accomplir sur nous ; nul besoin d’essayer de devenir quoi que ce soit : plus sage, plus gentil, plus intelligent.

Toute la question réside dans le recul que nous pouvons prendre. Nous avons à nous détacher de nous-mêmes afin de nous observer. C’est cette distance – et elle seule - qui offre une vision large et profonde

Au quotidien, le changement induit par une telle prise de conscience se situe dans la manière dont nous allons percevoir et vivre les événements ; il ne s’agit pas forcément d’un bouleversement de notre entreprise, mais bien de leur appréhension. Ainsi continuons- nous de vivre avec les personnes qui nous sont proches, de travailler, de nous distraire, de nous cultiver, de voyager, de croiser des inconnus dans la rue, d’observer la nature ; cependant, chacun de ces instants peut être transfiguré par le regard que nous portons sur lui.

Très concrètement, le sentiment est radicalement différent si, dans un bus aux heurs de pointes, nous avons le sentiment d’être un individu à l’espace vital menacé, comprimé au milieu de soixante autres individus, ou si, observant les personnes qui nous entourent, vieillards, jeunes, hommes, femmes, enfants, nous percevons qu’il n’y a là que de l’Être ondulant, mouvant, dont nous faisons totalement partie. Plus personne ne peut nous être étranger, jamais. Cette sensation qui nous étreint dans un bus, nous pouvons l’éprouver à chaque instant dans toutes nos activités : au bureau, en mangeant, seul ou en face de notre compagne, lorsque nous nous promenons en ville ou dans la nature.

Il ne s’agit donc pas de changer l’individu pour qu’il devienne autre, mais bien, par le recul pris, de nous tenir en deçà, pour l’observer et l’animer.


L’identité d’une personne – c’est-à-dire son histoire et sa personnalité – relève de la représentation. Cette identité n’est pas manifeste dans le seul instant présent mais appelle le passé et le futur. Si nous cherchons à appréhender la seule réalité de cette personne, nous sommes tenus de laisser de côté cet aspect. Ceci semblera énorme, mais c’est d’une simplicité enfantine. Il ne s’agit pas de supprimer la représentation, de la nier ou de la juger : il s’agit simplement de la laisser de côté parce que nous cherchons ce qui n’est pas image.

Si nous ne tenons pas compte de nos pensées, que nous reste-t-il à appréhender ? Une présence physique. Un individu se trouve devant nous, mais nous ne sommes plus à même de décliner son identité. Pourtant parler d’un individu, c’est à nouveau avoir recours à une représentation. Nous le distinguons d’autrui et nous l’inscrivons dans une temporalité ; un individu connaît un début et une fin, un passé et un futur, qui sont, nous l’avons vu, de l’ordre de la représentation.

(...) Quelque chose est, dont nous ne pouvons strictement rien dire. L’effet de surprise passé, nous découvrons que tous les phénomènes possèdent cette même présence. A ce moment, nous commençons d’entrevoir l’unité des phénomènes. Autrui et nous-mêmes sommes une seule et même présence. Et tous les phénomènes relèvent de cette manifestation qu’il est légitime d’appeler le réel.

Il est donc possible et nécessaire de déconstruire notre conscience du monde dans un effort de distinguer la réalité et les représentations. Ainsi, dans une situation où deux amis se rencontrent, nous avons un premier niveau d’appréhension : Eric rencontre Jean. Mais nous pouvons distinguer un second niveau : un être humain rencontre un être humain. Simple constatation d’une apparence qui écarte la connaissance que nous en avons. Enfin, nous découvrons un autre niveau où ce qui Est appréhende ce qui Est. Le réel se rencontre. C’est l’extraordinaire découverte de pouvoir se reconnaître dans autrui. Autrui et nous-mêmes sommes du réel.

En devenant conscient de ces différents niveaux de lecture du réel, nous pouvons les embrasser d’un regard. Ainsi, face à un ami, nous voyons non seulement quelqu’un que nous aimons et que nous connaissons bien, mais également la présence émanant du réel dont nous faisons, nous-mêmes, partie. Quand nous sommes pris dans une discussion avec cet ami, il ne nous est pas nécessaire d’apprécier à chaque instant la profondeur de ce qui Est, mais nous en sommes constamment conscients.

Nous remarquons également de quelle manière un individu habite le présent. Nous découvrons comment, à partir du présent, nous construisons cette sphère de représentations dans laquelle nous évoluons psychologiquement. Ainsi, par exemple, quand quelqu’un nous parle, nous voyons la présence de l’être et comment cette présence déploie son imaginaire. Devant nous se trouve de l’être se pensant individu, exactement de la même manière que nous pouvons, nous-mêmes, le faire. A partir de là, nous pouvons également ressentir quelle conscience notre interlocuteur possède de cette situation. Ce qu’il nous dit et la manière dont il le communique révèle sa perception de la situation. Entre la personne obnubilée par son imaginaire, préoccupée uniquement de communiquer les images produites par son cerveau, vivant dans cette rêverie, et une personne constamment attentive à ce qui se produit à l’instant où elle vous parle, il y a là toute une gamme possible d’attitudes qui témoignent de ce que nous pensons être, de comment nous habitons notre individualité, de comment nous entrons en relation avec autrui.
Cette prise de conscience du réel s’apparente à un abîme s’ouvrant sous nos pieds : nous perdons tous les critères que nous utilisons pour apprécier une situation. Il s’agit d’un plongeon en chute libre dans ce qui Est. Mais, et c’est sa grande beauté, ce plongeon ne peut connaître de fin : il se révèle plongeon éternel.

Dès lors que nous plongeons mais que cette chute ne connaît ni temps, ni direction, elle s’apparente plutôt à un envol grâce auquel nous nous arrachons à la pesanteur de nos représentations.





NEANT

Le propre du réel est d’être ce qui existe. Si quelque chose existe – que nous nous garderons de définir – ce quelque chose, nous pouvons néanmoins le nommer le réel. Mais, dès lors, pouvons-nous concevoir ou appréhender une dimension de l’inexistence ; si quelque chose existe, y a-t-il quelque chose qui n’existe pas ? Autrement dit qu’est ce que le néant ?

Le concept de néant contient en lui-même une contradiction fondamentale : le néant est ce qui n’existe pas. Mais ce qui n’existe pas ne peut pas être quelque chose. Il ne peut y avoir une dimension où existerait ce qui n’existe pas. Le fait de l’existence exclut la possibilité d’une non-existence.

Penser le néant nous amène forcément à reconnaître l’inexistence de cette dimension, exactement de la même manière que lorsque nous pensons, à son extrémité, notre individualité, nous sommes obligés de reconnaître son inexistence.

Aussi étonnant que ce la puisse paraître, le concept de néant et celui de l’individualité sont totalement liés. Nous pouvons penser notre individualité grâce au néant ! Car l’unique possibilité de concevoir une individualité est de se référer à ce que ne sommes plus et à ce que nous serons. Penser l’individu dans l’unique instant présent est impossible. Nous avons besoin d’être conscients de ce qu’il a été (et qu’il n’est plus) et de ce qu’il sera (qu’il n’est pas encore). Cela signifie que nous inventons le néant pour pouvoir imaginer notre individualité !

Nous créons de toutes pièces une dimension qui n’existe pas, le néant, afin de pouvoir dégager une identité, l’individu, qui n’existe pas plus. Puis, amenés à croire que nous sommes cet individu, nous appréhendons de le voir disparaître dans le néant. Nous craignons de voir tomber ce qui n’existe pas dans ce qui n’existe pas. La chute ne sera pas très douloureuse ! Le réel s’amuse à se faire peur. En fait, l’appréhension de voir disparaître un phénomène révèle l’irréalité de ce dernier.

Si nous essayons d’appréhender le seul instant présent, qu’allons-nous faire de notre savoir ? La réponse est simple : rien ! C’est là un point excessivement important : il ne s’agit pas de combattre le connu, il n’est pas questions de le juger, de le nier ou de vouloir le supprimer ; nous ne nous préoccupons pas de découvrir pourquoi nous possédons tel ou tel savoir. Non, nous le laissons tranquille dans son coin ! Face à l’inconnu, toute préoccupation qui nous ramène au connu est une distraction qui nous éloigne de notre but.

Nous l’avons dit, dans un premier temps, nous ne pouvons pas, par un effort de notre volonté, nous détacher du connu. Ce n’est pas grave : ne nous occupons pas du connu et concentrons notre attention sur l’instant présent. Le moins que l’on puisse dire est que l’instant présent semble, pour notre esprit, excessivement fugace à saisir. Comme un éclaire qui zèbre le ciel par un soir orageux, à peine l’avons-nous aperçu qu’il a disparu. Or, il s’agit bien non seulement d’attraper un éclair, mais également de le chevaucher et de parvenir à tenir en équilibre sur son dos !

Cet instant présent nous confronte à une réelle énigme. Face à lui – et si nous refusons à recourir au passé et au futur - nous ne pouvons strictement rien dire : nous sommes en présence de quelque chose d’absolument inconnu.
Quand notre attention est tournée vers l’instant présent, quand nous tentons de saisir le mouvement de ce qui est, il n’est pas nécessaire qu’en plus nous nous préoccupions du sens donné à cet instant ; personne ne nous le demande ! Nous pouvons très bien nous contenter d’observer.

Dès lors, nous découvrons que nous pouvons nous distancier de notre savoir : il joue un rôle important et indispensable, mais il n’est pas nécessaire qu’il soit omniprésent dans toutes nos activités. Nous réalisons qu’il est possible de se passer du savoir. Nous avons accompli un premier pas – sans nous tenir au savoir, en lâchant prise – dans l’inconnu !
Tous les phénomènes que nous pouvons appréhender participent de l’unité. Ainsi, assis sur un banc public au centre ville et regardant les dizaines de personnes qui passent devant nous, déambulant ou se hâtant, se suivant ou se croisant, si nous nous contentons d’observer ce qui se produit dans l’instant présent, nous pouvons découvrir le mouvement de ce qui Est.

Nous observons une unique présence en perpétuel changement. C’est cette unité que nous découpons en distinguant différents individus. Il est particulièrement émouvant de nous rendre compte qu’il n’y a plus de distance entre nous. Nous sommes tous et toutes l’unité du réel.

Ce mouvement est absolument fascinant. Toujours assis sur notre banc public, nous pouvons observer un inconnu qui s’avance vers nous. Nous voyons une personne étrangère qui se déplace dans l’espace et le temps. Mais, augmentant le degré de notre attention, nous pouvons faire éclater cette apparence. Nous nous plaçons au cœur de l’instant et nous découvrons un mouvement, une ondulation, un kaléidoscope de l’être en perpétuelle mutation.
Les deux étrangers pris chacun dans son univers, dont les regards se sont à peine croisés, effleurés, ne le sont plus : il n’y a que de l’Être absolument insécable.

Il n’y a que de l’Être et, tous, nous sommes pris dans son mouvement. Tous nous dansons dans la parfaite harmonie de ce rythme. Et nous ne pourrons plus jamais écraser maladroitement les pieds de notre partenaire. Tous, nous sommes danseurs étoiles ! Etoile le grain de sable ! Etoile le brin d’herbe ! Etoile l’insecte ! Etoile l’animal ! Pris à jamais dans le tourbillon éternel du présent.

Mais comment danser éternellement puisque nous allons mourir ? Envisageons-nous une danse macabre ? Une sarabande de squelettes ? Un cliquetis joyeux d’ossements entrechoqués ? Les douces volutes d’une fumée ? Le bal pour nous va forcément se terminer, les lumières s’éteindront, le rideau tombera.

Non ! Cette danse ne dure pas : elle est ! Elle ne connaît ni début, ni fin ! Et si nous entrevoyons cette pulsation, si nous saisissons cette pulsation, nous découvrons que nous sommes cette pulsation. Ce qui disparaît alors est l’image d’un phénomène qui dure. Ce qui disparaît est la croyance en l’existence d’un phénomène qui dure.

Il n’y a que ce mouvement incessant du réel dans lequel scintillent des myriades d’étincelles, reflets d’une lumière première. Notre existence n’est pas celle d’une pauvre étincelle isolée qui à peine apparue, disparaît déjà dans l’obscurité des siècles infinis. L’étincelle a pris conscience de sa nature. Et par l’étincelle éphémère, nous parvenons à la plénitude infinie du réel.

Nous sommes liés, cher ami. En contact. A des dizaines ou des milliers de kilomètres. Sans lever le petit doigt. Sans bouger une oreille. Sans nous déplacer d’un millimètre. Nous sommes un seul et même être.






Extrait du magnifique livre "Cela qui Rêve" de Alain GALATIS.