samedi 24 septembre 2011

Les araignées sans mémoire (Alexandro Jodorowsky)

Personne ne savait pour quelle raison, les araignées avaient soudain perdu les facultés constructives leur permettant de tisser leurs toiles.
 C’est au début de l’amnésie que la vie devint très difficile pour elles, accoutumées qu’elles étaient à sécréter de manière naturelle leur fils visqueux et à attendre, paisiblement, les insectes qui tomberaient comme une manne céleste dans le piège tendu par les filières.

A cette époque heureuse, elles n’étaient pas conscientes de leur œuvre. La complexe et transparente architecture émergeait comme un songe autour de leur corps, sans qu’elles aient eu à produire le moindre effort. La toile grandissait si naturellement, comme la feuille autour de la branche ou le parfum exhalé des pétales. Débarrassées du souci essentiel et vital de la chasse, les petites bêtes devinrent très actives et acquirent une certaine vélocité.

Avec le temps elles apprirent à construire des maisons sous la surface de la terre. Mais ce type de civilisation semblait les incommoder parce qu’il ne correspondait pas à la nature intrinsèque de leur organisme.
L’obscurité des galeries les angoissait, la vie en commun développait la violence et, surtout, elles sentaient aux extrémités de leurs chélicères crochues comme une inexplicable démangeaison.
Elles faisaient le geste de tisser et parallèlement rougissaient de honte parce qu’elles n’en comprenaient pas la signification.
Certaine se proclamèrent alors « artistes » et commencèrent à tisser des objets qui rappelaient vaguement les anciennes toiles. Elles n’étaient ni rondes, ni fines, ni visqueuses, incapables d’attraper le plus petit insecte, mais remplissaient d’orgueil leurs créatrices ventrues.

La mélancolie de l’amnésie s’installant, les araignées placèrent bientôt ces approximations de toiles, ces arachnéennes tentatives, sur des autels familiaux et se mirent à les vénérer.
Avec le cours du temps, elles les entassèrent dans des musées puis dans des temples.
On finit par les appeler des « symboles ».
Surgirent alors des araignées opportunistes qui se dirent « maîtresse » et « magiciennes » et affirmaient pouvoir percer le fabuleux secret.
Promettant, grâce à de grandes sommes théologico-philosophico-encyclopédiques, de révéler le mystère de ces toiles absurdes…

Un jour, une petite araignée recouvra subitement la mémoire et se mit à tisser une toile sur la place publique. Les araignées firent un scandale, la couvrirent d’injures et après avoir nettoyé la ville de ces « débris immondes », exécutèrent sommairement la « monstrueuse » citoyenne, porteuse d’opprobre et de souillure.