vendredi 13 juillet 2012

Le simple





"C’est une simplicité, la vie. Simple. La paix. Il n’y a rien de compliqué. Essaie de ne pas faire plus que ce que tu peux. N’essaie pas de faire plus pour le bien de quelqu’un, tu n’arriveras jamais à ce que cette personne soit bien. Tu vas te brûler, tu peux même en arriver à la dépression. On n’a pas de solution. Qui a la solution ? Comment les choses devraient-elles être ? Tous les problèmes sont créés par ce cerveau. C’est nous-mêmes qui les créons. A la maison, dans le travail, partout.

Alors qu’est-ce que la vie ? C’est la vie. Ce que tu sens, c’est la vie. Ce qu’elle n’était pas avant, elle est maintenant. Je ne cherche pas la cause, je ne me tracasse pas, il n’y a pas de mystère ni de secret, il n’y a rien à découvrir. Quand tu marcheras dans la rue, si tu peux sentir comme ça une sensation du corps…Sentir ton corps, mais sans penser. Juste une sensation. Quand tu regardes dehors, regardes sans juger, sans rien attendre. Si tu sens bien ce corps, tu va voir ce qu’il va te répondre. Tu regarderas dehors et tu verras la vie. Il n’y a rien à dire, rien à faire."

(Virgil)



MON AMI VIRGIL (1935 - 2012)  Hommage :


En tout être humain dort une joie sans bornes, une puissance incommensurable. Cette réalité inconcevable est au-delà même de l’existence et de la non-existence. Elle n’est pas concernée par l’avoir ou le savoir ; cela ne dépend  pas de l’intelligence ordinaire, des diplômes, de la position sociale, de la reconnaissance publique ni de quoi que ce soit. Cela ne se manifeste pas grâce à des efforts ou une pratique particulière, non plus qu’en adoptant telle ou telle idéologie. Cela ne dépend de rien de concevable. Malgré que cela demeure la réalité même de ce que nous sommes tous, très peu d’êtres humains le réalisent clairement et encore moins le vivent vraiment. Virgil, lui, l’avait réalisé et il le vivait. C’est en cela que cet homme très ordinaire était extraordinaire.

La véritable intelligence se mesure à la joie. Virgil vivait la joie, une joie sans raison. Il n’avait pas fait d’études en philosophie ou en physique, il n’a jamais appris le sanskrit et n’a jamais rencontré aucun maître ou guru : sa grandeur n’était pas à ces niveaux si relatifs. Il était vrai, haut et propre. Ceux d’entre nous qui ont eu le bonheur de le côtoyer peuvent tous  témoigner de sa joie intérieure, de sa sensibilité hors du commun et de sa présence à la foi humble et puissante. Virgil n’était pas gentil, il était bon, infiniment bon.

Les éléments anecdotiques de sa vie sont de peu d’importance : né en Croatie au temps de la Yougoslavie, il fuit l’oppression communiste à la fin des années cinquante, traversa l’Italie et fini par rejoindre la France, qui l’accueillit. Après environ trois ans, il choisit d’émigrer au Québec et s’établit à Montréal, où il mena une vie simple et sans histoire pendant longtemps, œuvrant dans l’industrie du meuble. En février 1991, il fut saisi de la réalité profonde de l’existence, foudroyé par une joie sans bornes. A partir de ce moment, sa vie ne fut plus jamais la même. Ne sachant pas trop ce qui lui était arrivé (il n’avait connu aucune religion ni suivi aucune démarche spirituelle), il chercha à comprendre en assistant à des conférences et en questionnant ceux qui prétendaient savoir. En vain. En même temps qu’il prenait conscience qu’aucun de ceux qu’il avait questionnés ne vivait la vérité, un lâcher-prise s’installait en lui par rapport à son expérience première, intérieurement spectaculaire et bouleversante. C’est alors que ceux qui eurent la grâce et l’humilité de reconnaître en Virgil ce qui animait clairement son œil, son souffle et toute sa vie sentirent l’envie de s’asseoir en sa présence. Depuis, tout ceux qui l’ont questionné en ont appris un peu plus sur notre ami et surtout beaucoup plus sur eux-mêmes.

Virgil aurait pu devenir célèbre et riche, très riche. Plus que tout les imposteurs qui pullulent sur le marché pseudospirituel moderne, il aurait été justifié de s’afficher publiquement, mais il considéra toujours que tel n’était pas son rôle. Par contre, il ne repoussa jamais quiconque désirait le rencontrer en privé pour regarder avec lui et se connaître mieux. Il fustigeait énergiquement le cirque  « spirituel » moderne, tant en Inde qu’en Occident, comme étant une disgrâce, une calamité, une exploitation de la misère humaine. Là où il était, Virgil traçait un chemin de propreté. Comme ses modestes ressources financières de retraité suffisaient à maintenir son train de vie tout aussi modeste, il n’accepta jamais d’agent de personne pour les rencontres. Il a plutôt vécu non pas caché, mais presque secrètement, en tout cas simplement. Nous savons qu’il lui a été donné de voir infiniment plus que tout ce qu’il a pu dire. Il n’a jamais écrit un mot et n’a jamais parlé publiquement. Il n’a jamais enseigné : simplement, il vivait la clarté, il brillait.

Contrairement à la plupart d’entre nous, Virgil ne revendiquait jamais personnellement quoi que ce soit, ni aux yeux de tous ni en lui-même : un savoir, le corps, l’énergie, la joie, la vie, la conscience, rien. Ce qui en lui aurait pu s’approprier tout cela avait été déraciné, nous le sentions. C’est ainsi que pendant plus de 17 ans il a éclairé les esprits et réchauffé les cœurs de tous ceux qui ont éprouvé près de lui la passion de la vie profonde. A la fin de chaque rencontre, c’est lui qui nous remerciait et cela n’était pas une feinte modestie. De tous les êtres humains que j’ai côtoyés dans ma vie, il est le seul en qui je n’ai jamais décelé rien de feint, l’unique que je n’ai jamais surpris à tricher ni avec lui-même ni avec les autres.



Virgil s’est constamment exprimé dans un langage simple, direct et clair, sans avoir à lancer des mots de trois tonnes et demie. Il pouvait parler de ce qu’il avait vu la veille à la télé, de tel politicien agité ou de la mondialisation, parfois d’une manière que les grands-prêtres de la non-dualité auraient rejetée d’emblée, mais toujours cette énergie exceptionnelle était là, peu importe le sujet apparent de la discussion.

Les faux jetons de la spiritualité auront beau lancer les plus belles phrases non dualistes, elles retomberont toujours à plat. Virgil, lui, aurait pu nous lire le bottin téléphonique et trois jours plus tard il y aurait eu encore une résonance sur le plan de l’énergie.

Virgil était vrai en tout. On ne décelait en lui rien d’affecté : il n’essaya jamais de produire un effet sur ceux qui se trouvaient en sa présence, ni par des attitudes dramatiques, ni en posant avec les yeux clos ou mi-clos, ni par son habillement, ni par son regard pourtant puissant, ni en parlant à voix très basse, ni en vociférant, ni par une fausse humilité, et encore moins en entretenant une petite cour d’obséquieux autour de lui comme on voit dans les ashrams et autres centres du genre tant en Orient qu’en Occident.

En vérité, Virgil n’essayait rien ; il était, il vivait. Du début à la fin il demeura simple. Inutile de préciser qu’il n’eut jamais aucun disciple, au point qu’il serait étonnant, malgré la tendance quand disparaît un être de cette pointure, que quiconque ait l’impudence de revendiquer son « enseignement », ou devenir son exégète ou son missionnaire.

Virgil nous a laissés. Il est toujours ici. Car Virgil ne fut jamais Virgil. Il a quitté cette Terre comme il le disait si souvent à la fin de nos rencontres : « je l’en vais tout doucement. » Il reste un trou béant dans mon cœur, un trou qui jamais ne se refermera, mais, ô joie, cette ouverture c’est Virgil, c’est la Vie.



Jean Bouchart d’Orval

Mars 2012





Source : 3e Millénaire n° 104 / été 2012

Voir ou revoir aussi ici