mercredi 15 août 2012

Le retour du sommet de la montagne




On pourrait présumer que si la conscience a transcendé suffisamment pour s’affranchir de la gravitation de l’état onirique, nous ne revenons jamais en arrière.
On nous imagine disparaissant dans un brouillard transcendant. Pourtant, les choses ne se passent pas ainsi.
En présence d’un lâcher-prise intégral, d’une dévotion absolue à la vérité en soi, l’illusion même dont nous nous délestons – le rêve dualiste, notre sentiment d’identité, la réalité que nous donnions à l’existence – nous rappelle de manière nouvelle. Nous sommes, simplement et de façon très ordinaire, de retour à notre vie.
Nous devions d’abord la quitter pour revenir de nouveau. Pour reprendre les paroles de Jésus, nous devons être « dans le monde, sans appartenir au monde », c’est-à-dire nous trouver au sein du monde sans toutefois en être captif, consentir à l’incarnation, mais à une incarnation consciente et délibérée.
Une fois ce territoire franchi, le rêve traversé, nous pouvons alors habiter la forme – celle de notre corps et de la vie elle-même. La conscience ne revient pas à l’identification. Le voyage vers l’éveil ne se restreint pas au parcours menant à s’éveiller, à s’affranchir d’un moi et à réaliser que l’existence telle que nous la percevions était un songe. C’est également un voyage de rentrée, un retour du sommet de la montagne, pour ainsi dire. Tant que nous demeurons sur les crêtes de l’éveil, dans la transcendance de l’absolu, là où nous sommes à jamais incréés, intacts et à jamais immortels, notre réalisation demeure incomplète.

Après notre rentrée, la vie prend étonnamment une allure toute simple et ordinaire. Nous ne cherchons plus les instants extraordinaires, les expériences transcendantes. Être attablé le matin devant une tasse de thé nous convient parfaitement. Le fait d’avaler ce thé est vécu comme la pleine expression de la réalité ultime. Chaque pas à déambuler dans le couloir est l’expression parfaite de la réalisation le plus profonde. Elever une famille, éduquer des enfants, se rendre au travail, partir en vacances – tout est l’expression authentique de l’ineffable.

En un sens, l’illumination signifie mourir dans l’ordinaire ou en un ordinaire extraordinaire. Nous comprenons que l’ordinaire est en fait extraordinaire. Un peu comme si nous percions un secret voilé, à savoir que depuis toujours nous étions sur la Terre promise, au paradis. Dès le début, il n’y a eu que le nirvana, comme le déclarait le Bouddha. Nous percevions faussement la nature des choses. En accordant foi aux images dans notre esprit, en nous contractant autour de la peur, de l’hésitation, du doute, nous percevions mal le lieu où nous étions. Nous ignorions notre présence au paradis, sur la Terre promise. Nous ne comprenions pas que le nirvana est ici et maintenant, précisément là où nous sommes.

Cette vue, cette perception, n’a aucun sens pour le mental ordinaire. Celui-ci objecterait : « Eh bien, cela paraît merveilleux, mais les gens meurent encore de famine, des enfants souffrent de la faim. La maltraitance, la violence, la haine, l’ignorance et l’avidité prévalent. » Sans nul doute, toutes ces choses existent ; elles sont indéniables. Toutefois, nous avons en même temps conscience que toute cette dualité est le produit de l’esprit humain qui rêve. Nous ne la rejetons pas pour autant ni ne l’évitons ; bien au contraire. Nous percevons cependant la perfection sous-jacente  de l’existence. C’est à partir de ce canevas de perception, d’expérience et de cognition de la perfection sous-jacente de la vie qu’une force totalement différente nous anime. Nous ne sommes plus tiraillés ; nous n’éprouvons plus le besoin de réussir. Peu nous importe d’être célèbres, reconnus, validés, aimés, détestés, appréciés ou rejetés. Ce sont là de simples états de conscience au sein du mental qui rêve. Une fois que nous avons réconcilié ces antithèses, que ces dernières se sont harmonisées en nous, une force autre nous anime. Elle est extraordinairement simple. Cette force, cette énergie qui nous anime  est la substance même de notre être, de notre individualité.

Cette énergie est non duelle. Elle est à jamais complètement transcendante tout en étant ici et maintenant, à l’instant même. Il n’y a nul besoin d’un moment différent, meilleur. Si nous percevons cet  instant tel qu’il est vraiment, nous percevons quelque chose d’extraordinaire. Nous n’éprouvons aucun besoin de le transformer en quoi que ce soit d’autre, car il est extraordinaire tel qu’il est. L’éveil est notre plus superbe contribution à l’humanité. Être illuminé, c’est quitter l’état de conscience de la collectivité humaine pour découvrir la réalité de notre être, qui correspond à celle de tous les êtres. Quand nous faisons cela, nous revenons sous la forme de cadeaux, de nouveau-nés. En un sens, nous renaissons.

La tradition chrétienne décrit la transfiguration du Christ – sa métamorphose, au sens propre. Ce n’était pas que l’achèvement d’un état de conscience, mais bien aussi une métamorphose, une renaissance qui a eu un impact et une influence incommensurables. En tentant d’apporter des secours extérieurs, nous oublions parfois que le secours le plus efficace est celui de notre propre éveil. Mais je ne veux pas dire ici qu’il ne faut pas fournir une aide extérieure – prêter main-forte, nourrir les affamés, s’occuper des indigents et des malades. En effet, ces gestes ne sont pas pour autant à éviter, car ils sont utiles. Nous devrons ultimement comprendre que notre plus grande contribution consistera à guérir la dualité illusoire en nous-mêmes. Voilà le don ultime à offrir à l’humanité ; voilà ce qui la transformera. La race humaine ne changera pas par l’établissement d’un nouveau système gouvernemental. Elle ne changera pas à l’aide de procédures imposées de l’extérieur, en raison de principes nobles ou de doctrines illustres. Une véritable métamorphose provient invariablement de l’intérieur. Nous voyons que l’univers extérieur n’est qu’une expression de l’intérieur. Le manifesté n’est que l’expression de ce qui ne l’est pas.




Adyashanti