jeudi 13 décembre 2012

Dieu seul existe

 
 
 
La réalité, ce n’est pas votre caractère qui, lui, n’est qu’une résultante, je ne sais quoi : un agglomérat. La réalité, c’est Ici et Tout de Suite. C’est la vie que vous êtes en train de vivre, là dans la seconde. N’ayez pas peur d’y perdre votre âme : Dieu est dedans. Faites tous les gestes que vous voudrez. Lavez-vous les mains, s’il y a un lavabo, allongez-vous par terre, sautillez sur place, faites la grimace, pleurez même, si cela vous aide, ou riez, chantez, dites des injures ! Si vous êtes un intellectuel (pour chaque catégorie, il y a un truc), faites comme moi cette nuit-là*: reconstituez à haute voix, et de mémoire, les raisonnements de Kant dans les premiers chapitres de la Critique de la raison pure théorique. C’est difficile : cela occupe. Mais ne croyez à rien de tout cela. Ne croyez pas même en vous. Dieu seul existe.
Cela, qui est vrai toujours, devient un remède miracle à ce moment. Du reste, je vous le demande : sur qui d’autre pouvez-vous compter ? Pas sur les hommes, je suppose ! Quels hommes ? Les SS ? Des sadiques ou des fous et, dans le meilleurs des cas, des ennemis, patriotiquement convaincus que leur devoir est de vous liquider. S’il n’y a pas la Pitié de Dieu, il n’y a plus rien.
Mais justement, pour connaître cette pitié, il n’y a pas besoin d’un acte de foi. Vous n’avez même pas besoin d’avoir été élevé dans une Eglise. A cet instant où vous la cherchez, vous l’avez déjà : elle est le fait que vous respirez et que le sang bat à vos tempes. Si alors vous faites bien attention à elle, elle augmente, elle vous enveloppe. Vous n’êtes plus le même, croyez-moi. Et vous pouvez dire au Seigneur : « Que ta volonté soit faite ». C’est une chose que vous pouvez dire : elle ne vous fait plus que du bien.
 En prison, plus que jamais, c’est au-dedans de vous qu’il faut vivre. Et s’il y a une personne dont vous ne pouvez pas vous passer, réellement pas (par exemple une fille quelque part au-delà des murs), faites comme je faisais alors : regardez-la plusieurs fois par jour, longtemps. Mais n’essayez pas de l’imaginer là où elle est en ce moment, là où il y a de l’air libre partout et partout des portes ouvertes, parce que vous n’y arriverez pas et cela vous fera du mal. Regardez-la en vous. Coupez autour d’elle tout ce qui est espace. Toute la lumière que vous contenez, mettez-la sur elle. N’ayez pas peur de l’épuiser, cette lumière : l’amour, la pensée, la vie en contiennent à ne plus savoir qu’en faire.
Alors vous verrez bien, votre maman, votre bien-aimée ou vos petits. Et pour un long moment vous ne saurez même plus que vous êtes en prison. Croyez-moi ! C’est à cela que sert la vie intérieure.
 
 
Jacques Lusseyran
 
 
*( sa première nuit de garde-à-vue ) 
 
 
 
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