mercredi 2 janvier 2013

De l'abandon

 
 
 
 
 C'est ici que doit commencer l'abandon et la donation de tout soi-même à Dieu, par se convaincre fortement que tout ce qui nous arrive de moment en moment est ordre et volonté de Dieu et tout ce qu'il nous faut. Cette conviction nous rendra contents de tout et nous fera regarder en Dieu - et non du côté de la créature - tout ce qui nous arrive.
Je vous conjure, mes très chers frères, qui que vous soyez, qui voulez bien vous donner à Dieu, de ne vous point reprendre lorsque vous vous serez une fois donnés à Lui, et de penser qu'une chose donnée n'est plus en votre disposition.
L'abandon est ce qu'il y a de conséquence dans toute la voie, et c'est la clef de tout l'intérieur. Qui sait bien s'abandonner sera bientôt parfait. Il faut donc se tenir ferme à l'abandon sans écouter le raisonnement ni la réflexion. Une grande foi fait un grand abandon. Il faut s'en fier à Dieu, espérant contre toute espérance.
L'abandon est un dépouillement de tout soin de nous-mêmes, pour nous laisser entièrement à la conduite de Dieu. Tous les chrétiens sont exhortés à s'abandonner. Car c'est à tous qu'il est dit : Ne soyez pas en souci pour le lendemain, car votre Père céleste sait tout ce qui vous est nécessaire. Pensez à Lui dans toutes vos voies et Il conduira Lui-même vos pas. Exposez vos œuvres au Seigneur et Il fera réussir vos pensées. Remettez au Seigneur toute votre conduite et espérez en Lui, et Il agira Lui-même.
L'abandon doit donc être, autant pour l'extérieur que pour l'intérieur, un délaissement total entre les mains de Dieu, s'oubliant beaucoup soi-même et ne pensant qu'à Dieu. Le cœur demeure par ce moyen toujours libre, content et dégagé.
Pour la pratique, elle doit être de perdre sans cesse toute volonté propre dans la volonté de Dieu, renoncer à toutes les inclinations particulières, quelques bonnes qu'elles paraissent, sitôt qu'on les sent naître, pour se mettre dans l'indifférence et ne vouloir que ce que Dieu a voulu dès son éternité. Être indifférent à toutes choses, soit pour le corps soit pour l'âme, pour les biens temporels et éternels. Laisser le passé dans l'oubli, l'avenir à la Providence, et donner le présent à Dieu. Nous contenter du moment actuel qui nous apporte avec soi l'ordre éternel de Dieu sur nous, et qui nous est une déclaration autant infaillible de la volonté de Dieu qu'elle est commune et inévitable pour tous. Ne rien attribuer à la créature de ce qui arrive, mais regarder toutes choses en Dieu et les regarder comme venant infailliblement de sa main à la réserve de notre propre péché.
Laissez-vous donc conduire à Dieu comme il Lui plaira, soit pour l'intérieur, soit pour l'extérieur.
On s’excuse sur ce que l’on dit qu’il y a du danger dans ce chemin, ou que les gens simples sont incapables des choses de l’Esprit. L’oracle de la vérité nous assure du contraire : Le Seigneur (dit-il) met son affection en ceux qui marchent simplement. Mais quel danger peut-il y avoir à marcher dans l’unique voie qui est Jésus-Christ, se donnant à Lui, Le regardant sans cesse, mettant toute sa confiance en sa grâce et tendant de toutes nos forces à son plus pur amour ?
Loin que les simples soient incapables de cette perfection, ils y sont même plus propres. Parce qu’ils sont plus dociles, plus humbles et plus innocents, et que, ne raisonnant pas, ils ne sont pas tant attachés à leurs propres lumières. Étant de plus sans science, ils se laissent mouvoir plus aisément à l’Esprit de Dieu. Au lieu que les autres, qui sont gênés et aveuglés par leur propre suffisance, résistent beaucoup plus à l’inspiration divine.
Aussi Dieu nous déclare que c’est aux petits qu’Il donne l’intelligence de sa loi. Il nous assure encore qu’Il aime à converser familièrement avec les simples. Le Seigneur garde les simples : J’étais réduit à l’extrémité, et Il m’a sauvé. Que les pères des âmes prennent garde de ne pas empêcher les petits enfants d’aller à Jésus-Christ. Laissez venir (dit-Il à ses apôtres) ces petits enfants, car c’est à eux qu’appartient le Royaume des Cieux. Jésus-Christ ne dit cela à ses apôtres que parce qu’ils voulaient empêcher les enfants d’aller à Lui.
Hélas ! On veut faire des oraisons étudiées ; et pour les vouloir trop ajuster, on les rend impossibles. On a écarté les enfants du meilleur de tous les pères pour avoir voulu leur apprendre un langage trop poli. Allez, pauvres enfants, parler à votre Père céleste avec votre langage naturel : quelque barbare et grossier qu’il soit, il ne l’est point pour Lui. Un père aime mieux un discours que l’amour et le respect met en désordre, parce qu’il voit que cela part du cœur, qu’une harangue sèche, vaine et stérile, quoique bien étudiée. O que de certaines oeillades d’amour le charment et le ravissent ! Elles expriment infiniment plus que tout langage et tout raisonnement.
Pour avoir voulu apprendre à aimer avec méthode l’amour même, l’on a beaucoup perdu de ce même amour. O qu’il n’est pas nécessaire d’apprendre un art d’aimer ! Le langage d’amour est barbare à celui qui n’aime pas ; mais il est très naturel à celui qui aime. Et on n’apprend jamais mieux à aimer Dieu qu’en L’aimant. En ce métier, souvent les plus grossiers deviennent les plus habiles, parce qu’ils y vont plus simplement et plus cordialement. L’Esprit de Dieu n’a pas besoin de nos ajustements. Il prend quand il Lui plaît des bergers pour faire des prophètes. Et bien loin de fermer le palais de l’oraison à quelqu’un, comme on se l’imagine, il en laisse au contraire toutes les portes ouvertes à tous, et la Sagesse a ordre de crier dans les places publiques : Quiconque est simple, vienne à moi. Et elle a dit aux insensés : Venez, mangez le pain que je vous donne, et buvez le vin que je vous ai préparé. Jésus Christ ne remercie-t-Il pas son Père de ce qu’Il a caché ses secrets aux sages, et les a révélé aux petits ?
 
 
 
Madame Guyon    (1648 - 1717)